La révolte des premiers de la classe, JL CASSELY

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La Révolte des premiers de la classe, Jean-Laurent Cassely (couverture de l’ouvrage)

LE PITCH

Vous en avez marre des open spaces, des tableaux Excel, des présentations Powerpoint à rallonge, comme vos horaires d’ailleurs. Vous rêvez d’un job manuel, simple, ou plus humain ? Si vous n’êtes pas encore au bout du roul’, ce livre est à lire ! 

Difficile de résumer cet essai du journaliste Jean-Laurent Cassely, ou même de commencer à poser le contexte, car de nombreux sujets sont abordés au sein de l’ouvrage. Mais essayons. L’intertitre nous indique – plus ou moins clairement en fonction de votre niveau de connaissance du sujet – de quoi il s’agit : « Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines ». Avec ça, on sait déjà qu’on va parler boulot, qu’on va parler entreprise, études, société, mais aussi qu’on va parler crise. Car ce que tente de faire Jean-Laurent Cassely, c’est bien précisément de nous éclairer sur l’émergence d’un phénomène qui touche aujourd’hui les jeunes actifs, plutôt très diplômés – ces fameux « premiers de la classe » ; un phénomène que l’on pourrait synthétiser en le qualifiant de de crise de/du sens.

Dès le premier chapitre, l’auteur appuie très concrètement son analyse sur de nombreux témoignages de jeunes professionnels, le plus souvent avec de beaux diplômes à leur actif, qui ont fait le choix de la reconversion dans des métiers plus traditionnels de l’artisanat, de la gastronomie, du commerce de proximité. Bien que l’ouvrage se focalise plutôt sur les reconversions autour des métiers de bouche, cela n’en minimise en rien son constat : nous faisons face à une crise de sens en entreprise ; crise de sens à lier au décalage entre l’entreprise et nos études, plus particulièrement les longues études, les plus prestigieuses, mais aussi plus généralement à une vision de la société qui commence à s’éroder chez un certain nombre d’actifs, à un système qui ne fait plus rêver. Un phénomène émergent certes mais qui préfigure certainement l’une des prochaines rupture/évolution profondes de nos sociétés occidentales ou du moins de notre marché du travail. C’est en tout cas ce que nous suggère l’auteur, un avis que je partage pleinement.

Car rupture il y a déjà pour les principaux protagonistes de l’ouvrage. Pourquoi ont-ils décidé de tout plaquer, souvent après de longues années d’études, en étant surdiplômés et plutôt très bien rémunérés ? Parce-qu’ils ne se retrouvent plus dans l’entreprise aujourd’hui. Ils sont enfermés dans un bureau toute la journée, derrière un ordinateur, à effectuer des tâches répétitives qui perdent toute signification tant elles sont éloignées du concret, de l’objectif final : le développement d’un produit, la vente, la transformation d’une entreprise… Un travail immatériel, vidé de toute substance, d’objectifs commun ou de sens du collectif. Jusqu’au jour où l’épuisement psychologique et physique est trop fort, jusqu’au jour où ils décident de se lancer vraiment dans une autre voie professionnelle, quitte à en perdre le confort matériel acquis jusqu’alors.

« On y fait des tâches hyper précises et parfois totalement inutiles. On fait des présentations PowerPoint toute la journée. Et il faut que ce soit beau pour mettre en valeur les boîtes (…). Ce n’est pas un boulot pour moi ! Ils devraient le donner à des graphistes ! À part faire de belles slides, on ne peut pas innover, créer, proposer des choses. Tout est encadré. Très structuré et hiérarchisé (…). La tâche était épuisante. Pas stimulante intellectuellement (…). Au final c’est un travail répétitif et pas du tout créatif en fait. »

Témoignage extrait du Management désincarné de M-A Dujarier

Ouvrage et témoignage cités par par Jean-Laurent Cassely dans La révolte des premiers de la classe

POURQUOI IL VAUT LE COUP ?

Etant moi-même passée par ces réflexions quant à l’entreprise et les bullshit jobs, et actuellement en pleine reconversion professionnelle, j’avais envie de lire ce livre depuis un petit moment. Il mérite toutefois tout autant d’être lu si l’on est épanoui dans son boulot et que l’on ne se sent pas directement concerné par la thématique.

Tout d’abord cet essai se lit très bien. Il est clair et concis, pas de fioritures, l’auteur va droit au but. Chaque chapitre (huit au total) aborde un aspect distinct du phénomène et nous permet au final d’appréhender cette crise de sens, cette rupture.

C’est d’ailleurs pour moi le second point fort de l’ouvrage : des études en Grandes Ecoles (Sciences Po, HEC, écoles de commerce en tête), à la réalité du quotidien en entreprise, en passant par le marché du travail aujourd’hui « saturé de bac+5 », la notion de déclassement ou encore l’analyse des plus récentes transformations de notre société, Jean-Laurent Cassely nous propose une grille de lecture complète et synthétique pour appréhender simplement le phénomène dans sa globalité. Le passage que j’ai préféré est justement celui où il analyse la convergence de cinq grandes évolutions qui ont pu conduire un certain nombre de diplômés à la rupture : la mondialisation, qui crée un village global, une division internationale du travail et qui éloigne les diplômés du lieu de production, et donc du concret ; la bureaucratisation, les normes et process qui en découlent ; la financiarisation, qui accentue la perte de sens (pourquoi et pour qui travaillons-nous ?) ; la numérisation, qui transforme notre rapport au temps et nos modes de communication ; et finalement la quantification (je l’avais moins vu venir celui-là), autrement dit le règne des indicateurs, du « quanti ». Rien de bien nouveau ici, si ce n’est d’en proposer une synthèse et d’insister sur la convergence de ces évolutions pour expliquer en partie la perte de sens chez les jeunes professionnels.

Quelques points faibles tout de même pour moi au sein de l’ouvrage, des partis pris que l’auteur justifie plutôt bien. J’ai déjà parlé du choix de ne traiter du phénomène quasi-exclusivement sous l’angle de la reconversion dans le secteur alimentaire, et plus particulièrement dans l’entrepreneuriat. Effectivement, comme le souligne Jean-Laurent Cassely, il y a plus de matière sur ce sujet, plus d’interviews dans les médias, et surtout, un décalage plus franc entre la formation d’origine du professionnel et le secteur de reconversion, ce qui rend ces parcours plus vendeurs et plus explicites. Cela a l’avantage une fois de plus de nous présenter le phénomène de manière très claire mais ne donne à voir qu’un aspect de celui-ci. Jean-Laurent Cassely l’admet et évoque ainsi brièvement ces autres reconversions, celles des « artisans du contact (humain) » comme il les nomme (profs, masseurs, sophrologues, profs de yoga) sans qu’elles ne fassent l’objet d’un chapitre particulier dans l’ouvrage. Ce qu’il faut retenir ici c’est qu’elles émanent bien toutes de la même rupture, de la même crise de sens.

Avec cette focalisation sur l’alimentaire, on manque parfois d’un peu de recul quant à la description de ces entrepreneurs et leur nouvelles échoppes de quartier – un profil-type du néo-entrepreneur qui en devient légèrement caricatural en milieu d’ouvrage, et dont pourrait émaner paradoxalement un certain manque d’authenticité (tout l’inverse de la quête du reconverti ! ). Là encore, Jean-Laurent Cassely souligne ce biais au sein de l’essai ; l’analyse qu’il propose sur les villages, périphéries et nouveaux centres urbains permet à mon sens de contrebalancer l’omniprésence du néo-entrepreneur surdiplômé dans l’alimentaire.

Au final, c’est une faiblesse qui joue certainement à l’avantage de l’ouvrage : le mérite de ce dernier est d’avoir resserré le terrain d’étude au maximum afin de nous délivrer une analyse synthétique de l’épiphénomène, sur la base des écrits existants, de notre réalité nationale, et des entretiens menés. Il a le mérite de poser clairement les choses, en français et surtout, il nous donne envie d’aller plus loin. Et maintenant que fait-on ? Quid de l’orientation scolaire ? Quid du point de vue de ces grandes écoles, des entreprises, que pensent-elles du phénomène ? En sont-elles conscientes ? Quid du burn-out justement ? Quid du phénomène de reconversion en tant que tel ? Quid des solutions ? 

Bref, si émergent soit-il, peut-on continuer à ignorer ce phénomène ? Ne mérite-t’il pas plus d’attention dès à présent ?

POUR ALLER PLUS LOIN

Fouiller dans la bibliographie : très riche et très inspirante. Je passerais personnellement les articles de presse et témoignages de reconvertis pour me concentrer sur certains textes fondateurs sur le sujet, par exemple : Eloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail, de Matthew B. Crawford aux Editions La Découverte ; un article de David Graeber, le théoricien des « jobs à la con » : « Why Capitalism creates pointless jobs » sur Evonomics.com, ou encore Le management désincarné, de Marie-Anne Dujarier, Le silence des cadres : enquête sur un malaise de Denis Monneuse, La spirale du déclassement, de Louis Chauvel ou encore l’ouvrage collectif Travailler au XXIe siècle. Des salariés en quête de reconnaissance, co-écrit notamment par Dominique Méda.

Lire en complément  : une interview de l’auteur « Plus personne ne rêve de travailler à la Défense ! » sur Causeur.fr, où il évoque les principales thématiques de l’ouvrage ainsi que la question du burn-out ; la critique de l’ouvrage par Les Inrocks ; et tout récemment l’interview de Jean-Laurent Cassely par Le Monde, qui revient notamment de façon intéressante sur la notion de prestige, abordée de manière moins explicite dans l’essai.

Découvrir et suivre la collection VOX aux Editions Arkhê : car elle ne compte pour l’instant que deux ouvrages : La révolte des premiers de la classe et Ces adultes qui ne grandiront jamais de Rémy Oudghiri. Cette collection est consacrée à l’analyse de phénomènes, tendances, évolutions de notre société.

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