Les Mauvestis, Frédéric Valabrègue

Et dire que je me traînais ce bouquin depuis notre escapade à Marseille l’été dernier. Je voulais un livre qui se déroulait à Marseille, j’ai été servie. Le temps de lecture (quasi trois mois, c’est rare!) n’est pas forcément mauvais signe, mais n’est pas insignifiant non plus. Les Mauvestis est un pa-vé ! Pas en nombre de pages, plutôt au niveau du style – il est très bien écrit, mais tellement riche en références, digressions, discours, que je dois avouer qu’il faut s’accrocher pour en venir à bout. Mais ça vaut le coup ! Je n’ai pas lâché ; alors c’était long certes, mais ça en valait la peine car le final est poignant.

Avant d’en dire plus : j’ai beaucoup aimé ce livre, il est très fort et s’est imposé à moi progressivement (le rythme est particulier). Comme évoqué à l’instant, j’ai eu du mal à entrer dans le récit. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre au début de la lecture, il y avait beaucoup de digressions, c’était dur de s’accrocher aux personnages. Mais le style était si riche et si inattendu (très ironique et donc tristement drôle parfois), que je me suis d’abord accrochée à ça, avant d’être happée par les personnages. Ce qui est certain c’est que ce n’est pas une lecture facile. En tant que lecteur, on doit assimiler et digérer beaucoup de choses, et ne pas se perdre dans les va-et-vient du narrateur. Puis on s’y habitue et on est pris par l’évolution de chaque personnage.

« Benjamin se moquait de la figure répétitive de la fille attirante flanquée d’un repoussoir. Comme d’habitude, il avait plusieurs hypothèses : une jolie fille se fait escorter par un thon pour profiter d’un contraste qui la met en valeur. Le chaperon est un accessoire aussi utile qu’un nain de cour pour un roi d’Espagne, un rat sur l’épaule d’une punkette, un bouledogue asthmatique pour une femme distinguée. Le chaperon est un dérivatif. Je m’explique. La belle, agacée par les suffrages, jette au-devant de la concupiscence des affamés un objet moins reluisant chargé de dérouter leurs ardeurs. Le laideron endosse les désirs exaspérés par une autre, pour son plus grand avantage ». 

Frédéric Valabrègue, Les Mauvestis, extrait

DE QUOI ÇA PARLE ?

Comme je vous le disais, ça se passe à Marseille, plus précisément dans le quartier du Bon-Secours, dans le 14ème arrondissement. Selon mes recherches, c’est un quartier au nord-est de Marseille, juste après les quais si je ne dis pas de bêtises.

C’est l’histoire d’une bande de jeunes, d’ados, de leurs discussions quotidiennes sur l’un des murets en bas de la cité. Leur muret.  Ils y parlent de tout, du quotidien à la cité, et du reste : de la politique, du racisme, de la littérature, de l’école, des autres cités… Bref, ils s’intéressent au monde dans lequel ils vivent.  Attention, on ne rentre jamais complètement dans ces sujets ou dans leurs conversations en tant que lecteur, ce n’est pas le thème du livre. L ‘auteur nous donne à lire des bribes de conversations, on effleure ces échanges de groupe ou en tête-à-tête. On en sait juste assez pour comprendre que ces conversations autour du muret, c’est à la fois ce qui les réunit, ce qui les lie à Bon-Secours, mais aussi leur seule porte vers l’extérieur, alors qu’ils sont, tout l’ouvrage durant, paradoxalement cloués à ce muret.

On entre dans le récit via l’un des membres de la bande, un petit nouveau, Guy Hofferer. Le leader des Mauvestis, c’est Ambrosi, l’intellectuel, le visionnaire, le rêveur et le sage. On fait ensuite très vite connaissance des autres membres : Chochana, Cigarette, Elvire, Christophe, Stephen, de leurs amis, ennemis, parents et habitants de la cité. Chaque chapitre est plus ou moins consacré à un personnage ; plus le livre avance, plus on en apprend sur eux, plus on plonge avec eux. Le clap de fin vaut vraiment la peine.

Je vous le recommande donc, et surtout, ne lâchez pas !

POUR ALLER PLUS LOIN

Les Mauvestis a été publié en 2005 par Frédéric Valabrègue aux éditions P.O.L, qui viennent malheureusement de perdre leur fondateur, Paul Otchakovsky-Laurens.

Frédéric Valabrègue est né à Marseille, il est l’auteur de sept romans dont Les Mauvestis. Il est également spécialiste de l’art : il enseigne l’histoire de l’art aux Beaux-Arts de Marseille-Luminy et, selon le site de l’éditeur, « a écrit de nombreux articles sur des artistes modernes et contemporains » – ce qui peut expliquer le style !

Malheureusement il n’y a pas beaucoup d’infos en ligne sur cet auteur, si ce n’est le résumé ou des critiques de ses ouvrages sur le site des éditions P.O.L.

  • Alors pour une critique journalistique des Mauvestis c’est par ici : Le Monde, Les Inrocks...
  • Pour en savoir plus sur Paul Otchakovsky-Laurens, moi qui venait de le découvrir avec ce livre, c’est par là : « Paul Otchakovsky-Laurens vous donnait l’impression que vous étiez unique et ça, c’est pour la vie » (Liberation.fr)

« Avec ce cinquième livre, Frédéric Valabrègue met à mal les banalités de la télé, d’abord en offrant à chacun de ses personnages un langage propre, loin du parler estampillé « banlieue ». Plutôt que le folklore et le « sexy frelaté des cités, du sous-prolétariat, de la délinquance », Valabrègue les dote d’une langue châtiée et mouvante, d’une rhétorique qui s’élabore en même temps que la pensée. « Notre luxe, dit l’un d’eux, il réside dans le verbe (le verbeux ?). »

Raphaëlle Leyris, Les Inrockuptibles, 18 mai 2005

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